Selon la générale Carignan, l'armée doit se concentrer sur la défense du Canada
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Par La Presse Canadienne, 2026
MONTRÉAL — Les bouleversements géopolitiques mondiaux ont obligé les Forces armées canadiennes (FAC) à réorienter complètement leur mission, selon leur cheffe d’état-major, la générale Jennie Carignan.
Devant un auditoire d’environ 400 personnes invitées par le Conseil des relations internationales du Montréal (CORIM), mercredi, la générale Carignan a été très claire: le rôle des militaires canadiens n’est désormais plus le même. «On était surtout impliqués dans des opérations expéditionnaires. Donc, on était des exportateurs de sécurité. On a très peu investi dans notre défense ici au Canada et dans l'Arctique parce qu'on était plutôt projetés vers l'avant dans des théâtres d'opérations plutôt ciblés, spécialisés, spécifiques, avec des objectifs limités.»
Sans dire ouvertement que le Canada ne peut plus se fier aux États-Unis pour sa défense, la générale a tout de même fait valoir que la défense du pays, «ça demande d'être équipé, d'être structuré différemment et ça demande une base industrielle solide domestique dans un environnement global qui est de plus en plus fracturé et de protéger nos chaînes de réapprovisionnement pour bâtir une défense crédible».
Il a fallu du temps pour accepter cette réalité, reconnaît-elle, mais elle n’en est pas surprise. «En fait, au niveau de la défense, nous on a signalé des changements depuis plusieurs années déjà, mais c'est clair que tant que l'eau ne devient pas un peu plus bouillante, ça prend du temps peut-être un peu à élever le niveau de conscience au niveau des menaces auxquelles on fait face.»
Appel à l'industrie
Plusieurs des convives étaient d’ailleurs des représentants de l’industrie – dont une bonne part œuvre dans le secteur de la défense – et elle avait plusieurs messages pour eux, à commencer par cet appel: «J'encouragerais aussi nos industries à acquérir une cote de sécurité. On va mettre sur pied des carrefours de sécurité où on va pouvoir se parler directement pour résoudre les problèmes auxquels on fait face et avoir une cote de sécurité pour protéger la technologie parce que nos chaînes de réapprovisionnement doivent être protégées.»
L’époque des acquisitions à la pièce pour répondre à des besoins éparpillés est terminée, alors que les FAC sont à élaborer un plan d’opération plus global. Les menaces qui planent sur le Canada en termes militaires sont bien connues: missiles balistiques, missiles de croisière, missiles hypersoniques. «La technologie a incroyablement évolué. Donc, mon rôle, comme cheffe d'état-major de la Défense, c'était d'établir les besoins militaires pour ces capacités-là. Ensuite, un engagement avec l'industrie pour développer ces capacités-là, et puis ensuite on poursuit avec le processus d'approvisionnement. Un changement aussi fondamental dans la façon dont on s'engage dans la relation avec l'industrie.»
Historiquement, l’armée et l’industrie ont eu la fâcheuse habitude de travailler en silos, mais les mécanismes mis en place par le gouvernement Carney «vont nous permettre plus d'interactions en amont, plutôt que d'attendre trop tard dans le processus d'approvisionnement», espère-t-elle. Mais elle se dit très encouragée par le fait «qu'on n'est plus tout seul pour faire la business de la défense. On a souvent été laissés à nous-mêmes et l'industrie de la défense, la même chose.»
Des besoins immenses
L’appel à l’industrie n’est pas anodin. Les plans de défense du Canada, dit Jennie Carignan, doivent couvrir le cyberespace et les espaces terrestre, aérien, sous-marin et spatial. «Ça prend des radars terrestres, mais ça va prendre aussi des capacités spatiales pour pouvoir couvrir la grandeur du terrain qu'on a. Le grand défi pour le Canada, c'est la grandeur du territoire.»
Mais déjà, à court terme, les besoins sont devenus urgents avec l’évolution géopolitique. Elle donne l’exemple de 2200 soldats canadiens stationnés en Lettonie, sur la ligne de front avec la Russie. «On a très, très peu de systèmes de défense antiaériens et présentement avec la Russie, c'est une grande vulnérabilité. On veut expédier ces systèmes-là pour être capables de faire face à une menace qui pourrait venir du côté de la Russie. Alors ça c'est un besoin urgent, donc présentement on est en mode acquisition d'urgence pour ces systèmes-là en particulier.»
D’autres besoins pourront attendre et les Forces canadiennes sont à élaborer un plan à «plusieurs vitesses» puisque le premier ministre Mark Carney s’est donné jusqu’à 2035 pour que les dépenses militaires atteignent 3,5 % du PIB.
Canadien, mais pas au prix de la sécurité
Certes, l’objectif est de produire canadien, mais Jennie Carignan ne bradera pas la sécurité de ses troupes pour répondre à des impératifs de politique économique, a-t-elle dit aux gens d’affaires. «On a une énorme responsabilité, non seulement technique mais aussi morale, de s'assurer qu'il y a un niveau de survie que nos troupes peuvent avoir dans un état de conflit où on a un ennemi qui avance vers nous. Alors, la protection que ces équipements-là vont fournir à nos troupes est extrêmement importante. Si on achète des intercepteurs pour les missiles qui s'en viennent vers nous ou vers des populations civiles, il faut que les intercepteurs fonctionnent. Alors, il faut que ce soit testé, puis il faut que ça marche. Je veux acheter canadien, c'est très clair, mais il faut que les systèmes marchent.»
La construction navale sera aussi placée en mode accéléré parce que du côté maritime, «notre classe de destroyers, malheureusement, vieillit. On en a qui sont en construction présentement. Alors on va avoir une nouvelle marine au cours des 10-15 prochaines années, mais en fait, nos compétences navales sont grandement en demande et je dirais aussi nos connaissances en brise-glaces. (Nous avons maintenant) la deuxième flotte de brise-glaces au monde, après la Russie. Donc, au niveau des forces navales, on est aussi très en demande sur une autre capacité qui est requise par les forces de l'OTAN», fait-elle valoir, le Canada n’étant pas le seul à vouloir protéger sa zone arctique.
Pierre Saint-Arnaud, La Presse Canadienne