La crèche de Monsieur Jean
Par Emile Maheu , Collaborateur spécial
À tous les ans, c’était la même chose. Monsieur Jean élevait sur sa pelouse, devant sa maison, une belle crèche de Noël. Le tout était illuminé et les personnages sculptés en glace, à la clarté des lumières clignotantes semblaient prendre vie.
Par les temps froids, Monsieur Jean se levait la nuit et arrosait d’eau les sapins tout autour, ce qui leur donnait des glaçons réels qui miroitaient au soleil le lendemain.
À chaque saison des Fêtes, la même scène se répétait avec quelques modifications, des couleurs différentes, des lumières multicolores. Le soir, les passants, à pied, ou en voitures, s’arrêtaient et faisaient chorus avec la musique, les chants de Noël appropriés que des amplificateurs faisaient résonner dans la nuit.
On en parlait dans la paroisse.
— As-tu vu la crèche de Monsieur Jean cette année?
— Je ne manque jamais ce spectacle. C’est un vrai chef-d’oeuvre chaque année, tellement, que la rue est achalandée par les visiteurs.
— Cette année, il y a du nouveau. Monsieur Jean distribue des cannes en bonbons à la menthe aux enfants qui passent.
— C’est une vrai attraction et de plus la scène religieuse rappelle aux passants que Noël ce n’est pas seulement la randonnée de « Santa Claus» puis le magasinage dans les boutiques. Noël c’est premièrement et surtout, la fête de l’Enfant Jésus.
Cette année-là, Monsieur Jean s’est dépassé. L’exhibition est encore plus belle que les années précédentes; une vraie merveille.
— C’est beau chez vous, disent les passants.
— Oui! Mais je ne suis plus jeune et c’est beaucoup de travail entretenir tout ça.
Mais malheur! La veille de Noël, sur les petites heures du matin, des gamins en quête de divertissement, vandalisent la crèche qui a exigé tant d’efforts et de travail.
Les personnages de la crèche ont la tête cassée, des bras arrachés et les beaux glaçons des sapins sont éparpillés sur le chemin.
Le lendemain, en constatant les dégâts, Monsieur Jean recouvre le tableau d’un grand drap blanc et, ce fut tout. On en entend plus parler. Les gens déplorent cet acte de vandalisme, mais bientôt tout est oublié.
Le Noël suivant, pas de crèche devant chez Monsieur Jean. Quelques autos viennent faire une tournée, mais constatant l’inactivité on s’en retourne désenchanté.
— Vous n’avez pas fait votre crèche cette année Monsieur Jean?
— Non! C’est dommage. Elle a été vandalisée l’an dernier et je ne me sens plus le courage ni la force de recommencer.
Et les années se succèdent; pas de crèche devant chez Monsieur Jean.
Cette année-là, quelques jours avant Noël, Monsieur Jean reçoit la visite d’un jeune voisin qui s’est établi sur la rue depuis l’été seulement.
— Monsieur Jean, si vous voulez, je vais vous aider à monter une crèche de Noël sur votre gazon. J’ai pris des cours en art à l’école jadis, et je trouvais tellement belle votre crèche que j’aimerais ça la revoir comme lorsque j’étais enfant. Je suis certain que mon petit gars et ma petite fille aimeraient voir ça eux aussi.
— Je ne suis plus jeune et travailler la glace ça n’aide pas mes rhumatismes ni mon arthrite. Vas-y, si le coeur t’en dit, je te donne la permission et même des conseils si tu veux.
Cette année-là, la crèche renouvelée est plus grandiose que jamais. Les curieux, les passants n’en reviennent pas.
— Avez-vous vu? Monsieur Jean a monté sa crèche. Ça fait plus de six ans qu’il ne l’avait pas faite.
— Il paraît que c’est son jeune voisin qui lui donne un coup de main.
C’est le soir de la messe de minuit et les gens en se rendant à l’église, font un détour et passent devant la demeure de Monsieur Jean pour admirer le chef d’oeuvre tout illuminé.
Monsieur Jean et le voisin sont là et distribuent des cannes en bonbon aux enfants.
Tout à coup, le jeune voisin dit :
— Monsieur Jean, j’ai une confession à vous faire. Lorsque votre crèche a été vandalisée il y a quelques années, j’étais du groupe des malfaiteurs. Nous avions pris un peu trop de boisson et... je le regrette depuis. Est-ce que vous pouvez me pardonner le moment de lâcheté que j’ai eu cette nuit-là?
— Il y a longtemps que je t’ai pardonné. Tu vois, je savais que tu étais du groupe de ceux qui avaient fait le dommage. Noël c’est le temps de la réconciliation, c’est le temps de l’amitié. C’est ça que l’Enfant Jésus prêche dans sa mangeoire.
Épilogue
Depuis cette année-là, à tous les Noëls, il y a une magnifique crèche devant la demeure de Monsieur Jean. C’est le jeune voisin qui la monte et l’entretient avec ses deux petits enfants.
Noël c’est l’amour, viens chanter toi mon frère...



