Une fois c'était un jeune couple qui vivait sur une terre pas trop loin d'une ville. Jean-Pierre était vaillant et il aimait bien sa petite Constance qui faisait tout pour lui plaire. En été, il cultivait la terre et prenait soin de son cheval, sa vache et leurs poules. Durant les mois d'automne et d'hiver, il allait bûcher dans les chantiers.
On est à l'avant-veille de Noël et les bûcherons reviennent du chantier.
Avant de quitter le camp où il vient de passer deux mois, Jean-Pierre se rend à la « cook-room» où le cuisinier lui a pacté un bon lunch pour la longue marche qu'il doit faire pour se rendre chez lui. Pack-sac au dos, hache en main, il prend le chemin à pied. En passant par la ville, il se souvient; sa petite femme lui avait dit:
« Si tu veux me faire un cadeau, apporte-moi trois verges de tissu rouge comme je t'ai montré dans la vitrine du magasin. Je m'en ferai une robe »
Il a un peu d'argent, c'est le temps. Il achète le tissu désigné et malgré le froid brûlant, il se remet en route vers sa demeure. Il commence à faire noir et il lui reste encore un bon bout de route à faire quand il sent des picotements au visage, au bout des doigts et dans les jambes. Il pense :
— Je suis en train de geler. Il faut que je trouve une place pour me réchauffer.
Il a beau renfoncer son foulard sur son visage, claquer ses mains ensemble, les picotements s'accentuent puis tout à coup disparaissent complètement.
C'est mauvais signe quand le froid t'engourdit et notre ami le sait.
À un tournant de la route, dans la noirceur, il entrevoit à travers les arbres, une lueur. Il se dit :
— Il y a une maison. Je vais arrêter me chauffer.
Il frappe à la porte et attend une escousse, puis rien. Tout à coup, une voix se fait entendre.
— Qui que vous soyez, passez votre chemin. On n’ouvre la porte à personne la nuit.
— Madame je suis.. Je suis presque gelé. Ouvrez-moi un moment pour que je puisse me chauffer.
La femme entrouvre la porte. Jean-Pierre entre dans l'humble pièce. Dans un coin le poêle émet une chaleur misérable. Un bout de chandelle éclaire une table boiteuse autour de laquelle sont assis trois enfants. Pendant que notre ami se chauffe, la femme explique
— Je suis seule avec mes enfants. Mon mari est mort d'un accident l'été dernier. La nuit, je n’ouvre la porte à personne. J'ai fait exception ce soir, parce qu'il fait très froid.
Après s'être chauffé un peu, Jean-Pierre demande :
— Vous me permettez de manger? J'ai une faim de loup, car j'ai plusieurs miles dans les jambes. — Si vous avez de quoi à manger, gênez-vous pas. Nous autres on n’a rien et on doit le ménager. Pendant que notre ami sort du pain, des fèves au lard et du gâteau de son pack-sac, les enfants s'approchent et dévorent des yeux cette bonne nourriture. Leurs vêtements sont en lambeaux. La plus âgée, une belle jeune fille d'environ treize ans n'a qu'une robe usée et déchirée sur le dos.
La veuve s'apprête à sortir de la maison avec une hache au manche cassé.
— Qu'est-ce que vous faites? Où allez-vous comme ça avec une hache?
— Je vais dehors fendre du bois pour chauffer le poële durant la nuit. Sinon, on va geler tout rond.
— Laissez-moi faire ça. Je m'y connais puis ma hache est en bien meilleure condition que la vôtre. Je suis réchauffé à cette heure.
Jean-Pierre prend sa hache et avant de sortir dans la nuit obscure, il dit aux enfants :
— Si vous avez faim, gênez-vous pas.
Sans attendre une deuxième invitation, les petits dévorent à pleine bouche la nourriture étalée sur la table. Dehors, notre bûcheron s'attaque aux bûches et en un rien de temps il a tôt fait de remplir la boîte à bois et le poële qu'il brasse avec le tisonnier. Une chaleur douce se dégage alors dans la pièce.
En rentrant dans la maison, il dit :
— J'ai coupé un petit sapin. On va en faire un arbre de Noël avant que je reprenne le chemin. Il me reste encore une bonne marche avant d'arriver chez nous.
— Avec un froid comme il fait, vous pouvez bien passer la nuit ici. Le banc près du poêle peut servir de couchette. Du moins, vous serez à la chaleur.
— Ça ne me tente pas de prendre le chemin en pleine nuit. Ma femme ne m’attend pas avant demain. Je voulais lui faire une surprise et arriver une journée plus vite.
— Il se rassoit à la table et constate que les enfants ont tout mangé son goûter à l'exception d'une tranche de pain et un peu de fèves au lard.
— Vous avez plus faim?
— Nous en avons laissé pour maman, dit la grande fille, elle a faim elle aussi.
Sans hésiter, notre bûcheron offre la nourriture à la veuve qui remarque:
— Du bon pain blanc! Ça fait longtemps qu'on n’en a pas mangé. Il nous reste de la farine que je détrempe avec de l'eau et je fais cuire ça sur les ronds du poële. Mon petit Gilles étend des collets, et quand il est chanceux, on mange la galette dure avec du lièvre. Pendant que la maman se régale, Jean-Pierre dit :
— Pour passer le temps, on va décorer le petit sapin avec des brillants.
— On n’a rien pour décorer ça.
— J'ai des plombs de paquets de cigarettes, on va tailler des glaçons et des étoiles dedans.
Les enfants s'approchent. Chacun veut contribuer.
— Dans un arbre de Noël, ça prend du rouge pour contraster avec le vert de l'arbre. Je crois que j'en ai avec moi.
Devant la famille étonnée, Jean-Pierre déplie le beau tissu qu'il a acheté pour sa femme.
— Vous n'allez pas tailler dans ça! dit la veuve. C'est pour faire une robe.
— Seulement que des petites retailles. On va découper des boules et des cloches rouges pour le sapin. Il va en rester en masse pour la robe à Constance.
Pendant ce temps, la jeune fille vêtue de guenille admire le tissu.
— Comme c'est beau! Je n’aurai jamais une belle robe faite avec du si beau linge moi.
On veille tard autour du sapin. Accompagnés de Jean-Pierre, les enfants chantent quelques refrains de Noël. Bientôt toute la maisonnée s'endort. Seul le poële ronronne comme un chat heureux dans son coin, répandant une chaleur bienfaisante.
De bon matin, Jean-Pierre se met en route après avoir partagé les deux pommes qui étaient restées au fond de son pack-sac. Même s'il fait beau soleil, le froid persiste.
Quand il arrive chez lui vers midi. La belle Constance l'attendait avec impatience.
— J'ai préparé un beau Noël. J'ai fait des tourtières, du ragoût de boulettes, j'ai décoré un petit arbre puis j'ai deux cadeaux pour toi. Tiens, je t'en donne un tout de suite. C'est une musique à bouche. Tu aimes turluter et chanter, on va avoir de la musique dans la maison.
— Je t'ai apporté quelque chose et je te le donne tout de suite moi aussi.
En disant ça, Jean-Pierre tout fier déplie le beau tissu rouge.
— Comme c'est beau! Ça va me faire une belle robe. Ah je te dis mon petit mari, on va passer un Noël merveilleux tous les deux. Mais, comment se fait-il que le tissu soit mal taillé à un bout.
Jean-Pierre raconte son aventure de la veille, comment il a manqué geler en chemin et avoue qu'il n'a pas pu résister à tailler dans le tissu pour faire plaisir à la veuve et ses trois enfants.
— Tu aurais dû voir la grande fille, elle est presque de ta taille. Elle avait les larmes aux yeux quand je taillais le tissu. Elle qui ne porte que des guenilles.
En entendant ce récit, Constance est très émue et ses joues deviennent humides.
— Puis toi, mon Jean-Pierre, tu n'as écouté que ton grand coeur comme toujours. C'est pour ça que je t'aime tant. Que vont devenir ces pauvres qui t'ont sauvé la vie?
— Je ne sais pas,
dit Jean-Pierre qui dépaquette son linge. En repliant le tissu, Constance remarque:
— Sais-tu Jean-Pierre, je n'ai vraiment pas besoin d'une autre robe. Si j'en faisais une pour la fille de la veuve avec ce tissu, est-ce que tu serais bien déçu? Ça serait facile surtout que tu dis qu'elle est presquement de ma taille.
— Pas du tout ma chérie! Il faudrait aller leur porter ça! Toi, qu'est-ce que tu vas avoir pour Noël?
— Je t'ai mon beau coeur tendre! Je ne désire rien de plus. Si tu veux, on va préparer une surprise pour la famille. Je vais coudre une robe pour la jeune fille, repriser des pantalons pour les petits gars et j'ai tout ce qu'il faut pour un bon repas. Maman m'a donné des robes que je ne porterai jamais. Je vais en emporter une pour la veuve avec une petite crèche de plâtre pour mettre sous leur sapin.
Le jour de Noël au matin, Jean-Pierre attelle sa jument sur la sleigh-fine. Au petit trot et au son des grelots, avec son épouse il se dirige vers la demeure de la veuve et ses enfants.
Jugez de leur surprise en voyant arriver leur visiteur de la veille. La maman s'excuse :
— Nous venons justement de dire le chapelet en famille. On a entendu le son des grelots. Qu'est-ce qui vous amène ici?
— On vient fêter Noël avec vous autres. Je vous présente mon épouse Constance.
— Mais nous n'avons rien à vous offrir!
— Vous m'avez donné l'hospitalité avant-hier soir. C'est tout payé. Constance va mettre la table pendant que je dépose la crèche sous le sapin et que je vous donne vos cadeaux.
Tous sont comblés. La jeune fille ne peut retenir ses larmes quand elle revêt la belle robe rouge qui lui va à ravir. Elle s'élance dans les bras de Constance en disant :
— Vous avez sacrifié votre cadeau de Noël pour m'en faire un!
— Ce n'est pas un sacrifice! Si tu savais comme je suis heureuse de te voir si belle dans cette petite robe rouge qui te va à merveille d'ailleurs.
Jean-Pierre joue des airs de Noël sur son harmonica. À l'unisson, tous fredonnent les refrains.
Tard en après-midi, les deux amoureux retournent chez eux. Le cheval à pas lent, leur laisse consommer leur bonheur aux sons argentins des grelots.
— Je te l'avais dit mon mari que je t'avais préparé un beau Noël. Je ne pensais pas qu'il serait si merveilleux. Comme c'est bon de partager notre bonheur avec d'autres.
— Pour un beau Noël, c'en était tout un... Mais, ... dis-moi donc ne m'as-tu pas dit que tu avais un autre cadeau pour moi... Où est-il?
— Il est ici depuis trois mois dit Constance en frottant son ventre. Noël l'an prochain, nous partagerons notre bonheur à trois...
Joyeux Noël!